Textes de Dominique EVRARD, dans Voyages

Les photographies sont comme les mots ou toutes œuvres d’art. Elles ne sont pas capables de montrer l’extraordinaire complexité du réel, mais en devenant elles-mêmes des objets du réel avec leur propre complexité, elles peuvent alors par leur pouvoir d’évocation appréhender une réalité inédite.

Mes photographies ne cherchent pas à rendre compte d’une histoire arrachée à la réalité, mais bien à créer leur propre histoire en proposant un monde autonome fait de fragments de temps et d’espace hiératiques, immobiles et silencieux, qui trouve des échos et correspondances en chacun de nous.

Les photographies des ruines romaines ou les excroissances rocheuses du désert ne me parlent pas du passé, de la mémoire de Rome ou de l’usure du désert par le vent et le sable. Elles sont d’abord des formes émouvantes et impassibles qui pénètrent mon intimité, des champs de rêve propices à la contemplation et à la méditation, hors du temps et de toute situation parce que de tous les temps et de toutes les situations.

Je déclenche l’appareil non pour me souvenir de comment ça a été, mais plutôt pour voir ce que cela sera en image. La photographie une fois tirée n’évoque plus alors que lointainement le moment et les circonstances de la prise de vue, elle existe en soi comme un nouvel objet autonome, hors mémoire, et qui me procure un plaisir infini et sans cesse renouvelé confirmant ainsi ce que j’ai vu dans mon viseur.

J’aime marcher seul dans les villes des pays où je voyage et je fais des photographies dans ces villes, mais je ne fais pas de photographies de ces villes. Je ne suis pas un photographe de voyages, simplement un photographe qui voyage.

Le voyage est toujours une expérience, avec sa logique obscure, ses surprises, ses dévoiements et tergiversations. Pour moi, c’est d’abord une bulle qui me protège, un espace coupé des réalités quotidiennes qui me rassure parce qu’il est pensé à la fois comme un atelier, un lieu de travail et un moyen, une technique pour exciter le regard.

Le voyage prédispose à un état d’alerte sereine et attentive et de tension fiévreuse et inquiète qui me permet de m’installer dans une situation de continuité photographique.

Mais toujours les photographies sont comme étrangères aux lieux visités, non représentatives d’un moment ou d’un espace donné.

Je photographie sans imagination. Je ne sais pas inventer des photographies, ou plutôt j’en suis l’inventeur comme on le dit d’une grotte ou d’un trésor, le découvreur.

Chaque rencontre photographique avec le réel est marquée par la surprise, et au travers d’une description scrupuleuse d’un objet ou d’un lieu, je veux proposer une image de cet étonnement devant la chose découverte.

Et de cette aspiration du visible par le biais de l’objectif, quelque chose, par surcroît, se dépose sur la pellicule, qui tient de l’énigme et de l’obscurcissement, quelque chose qui oscille entre l’intention, un heureux hasard maîtrisé, et l’intuition poétique.

Je fais rarement deux vues d’une même chose.

L’impossibilité de revenir sur une prise de vue, ce côté irréversible qui fonde l’acte photographique me plaît parce que j’abandonne mon choix à l’émotion et à la sensation d’un instant. Je décide que cette photographie, ce point de vue sur une chose, est le seul possible, quitte à ne pas le retenir à la lecture de la planche-contact. Je fais confiance à la prise de vue, tout y est déterminé.

La prise de vue, la planche-contact et sa sélection, le tirage et l’exposition ou l’espace du livre, tous ces moments où se forge l’œuvre, sont autant d’événements distincts, éloignés les uns des autres dans le temps et dans l’espace.

Il m’est nécessaire d’oublier les photographies afin que chaque étape soit marquée par l’étonnement de la redécouverte de ces photographies « oubliées ».

Il n’y a pas de nostalgie dans ces façades couturées, ces angles de murs écornés, ces fenêtres aveugles, dans tous ces matériaux défraîchis et patinés, mais plutôt la sensation réelle d’une relation organique et sensuelle, intense et privilégiée avec le monde en train de muer. L’usure et la dégradation, l’érosion et la délitescence des choses sont pour moi le témoin et la mesure du temps et de l’espace.

Ces photographies sont la peau et la chair du monde tel que je le vois.